Nicolas de Staël, coup de foudre à Agrigente

01 May, 2020
A l’été 1953, le peintre français s’engage dans un voyage fou en Italie avec femme, enfants et sa future maîtresse.

La Sicile et les temples grecs qu’elle abrite le marqueront si profondément qu’il en composera, à son retour en Provence, des paysages parmi les plus intenses de son œuvre.

 

Quand il prend en 1953 la route des grands soleils direction l’Italie, Nicolas de Staël a son permis de conduire depuis quelques jours à peine. Dans la camionnette Citroën aussi bruyante qu’inconfortable, le peintre a fait installer une banquette Pullman. Y prennent place ses trois enfants, Anne, Laurence et Jérôme ; Françoise, son épouse enceinte d’un petit garçon ; et deux amies, Ciska Grillet et Jeanne Polge, qui deviendra bientôt sa maîtresse.

 

L’exposition de la galerie Knoedler à New York à la fin de l’hiver précédent, la première importante aux Etats-Unis, a été un grand succès critique et commercial. Le peintre en sort paradoxalement fragilisé, secoué par le cynisme, la comptabilité, qui se sont révélés sous ses yeux dans cette «ville invivable». Et si le contrat que lui propose dans la foulée le marchand français exilé aux Etats-Unis Paul Rosenberg - célèbre pour avoir représenté Braque, Matisse ou Picasso - l’éloigne de ses permanents soucis financiers, c’est sans euphorie qu’il le signe. Staël le sait, il lui faudra travailler plus et mieux… Alors le peintre se lance et part en vacances.

 

Un voyage plus que des vacances, en réalité. Voyage d’études, tels qu’en faisaient les peintres du XVIIIe, dans la pure tradition classique. Ce n’est pas le premier, loin de là. A l’heure où le tourisme de masse n’existe pas encore, Staël fait en 1935 le tour de l’Espagne, y tire les leçons de Vélasquez et du Greco, puis part au Maroc où, aux portes du désert, il «apprend à voir les couleurs» et rencontre Jeannine Guillou. Avec elle, il passera en 1938 plusieurs mois en Italie, déçu par la visite de Pompéi mais heureux de fréquenter au quotidien Bellini, Mantegna, Antonello de Messine ou Titien. Des maîtres qu’il ne tient pas aussi près de son cœur que les vieux Flamands, les Hollandais Vermeer, Rembrandt, Van der Meer, mais auprès desquels il apprend beaucoup.

 

Nul doute que la joie de les retrouver a présidé à l’idée de ce voyage fou, presque improvisé. De Lagnes, dans le Vaucluse, où il était venu passer l’été, Staël gagne Gênes, Naples puis la Sicile. Sur «l’île des jardins et des soufrières, des délices et des souffrances, des idylles et des violences», ainsi que la décrit Vincenzo Consolo, il s’enivre de cette lumière qui baigne les paysages calcinés de la fin du mois d’août et s’abat sur les villes dont les noms seuls suffisent à rêver : Palerme, Raguse, Syracuse, Catane, Taormine, Sélinonte, Agrigente.

 

Arbres et colonnes

A quelques kilomètres des ruelles médiévales de cette dernière surgit face à la mer la Vallée des temples, sublime vestige de la cité fondée au VIe siècle avant J.-C. par les Grecs. «La plus belle des cités mortelles», selon Pindare, dont Diodore de Sicile, par-delà les siècles, louait encore le goût pour le plaisir, les habits garnis d’or et les délicats monuments dressés pour les oiseaux adoptés par les enfants. Si ceux-ci ont disparu depuis longtemps, subsistent les sanctuaires dédiés aux déesses et aux dieux. Leurs colonnes doriques qui se dressent face à l’horizon et dont la pierre de tuf prend au coucher de soleil une couleur dorée, la couleur de toutes les consolations, constituent encore aujourd’hui un spectacle inoubliable. Ils sont aussi pour Staël une leçon : celle donnée par les Grecs, les seuls selon lui à «prendre et rendre le soleil» dans toute sa multiplicité. Face à ce panorama mythique, face aux formes pures, millénaires, Staël ne peint pas mais remplit des carnets au feutre Flo-master. Les dessins sont rapides, sans hésitation ni retouche. Des gestes simples et bons qui tracent en quelques traits arbres et colonnes. Le squelette d’un paysage irradié de lumière, réduit à l’essentiel, où l’intemporel se confond avec le présent pur, où l’élan vient d’un mouvement fait il y a plus de deux mille ans.

 

«Entre la chaleur suffocante, l’exaltation, et ses carnets constellés de notes qui retenaient son regard, mon père était ivre», se souvenait Anne de Staël à l’occasion de la très belle exposition «Nicolas de Staël en Provence» organisée en 2018 à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Dans le bruit, la poussière, la moiteur, la route mène le peintre et son escorte de la Crucifixion de Masaccio, au musée de Capodimonte de Naples, aux fresques de Cimabue et de Giotto dans l’église supérieure de Saint-François d’Assise en passant par la Légende de la Vraie Croix de Piero della Francesca à San Francesco d’Arezzo, le pavement en marbres de la cathédrale de Sienne, les collections étrusques du musée Spina à Ferrare, les fresques de Fra Angelico au couvent San Marco à Florence, mais aussi les rues de Rome, les mosaïques de Ravenne et les sites de Pompéi et de Paestum, qui l’avaient tant déçu lors de son premier séjour. Un grand tour en Tube Citroën où l’ambiance se tend progressivement : au fil du voyage cahotant et chaotique, Staël se rapproche peu à peu de Jeanne…

 

Idylles et élégies

Le 3 septembre, Ciska Grillet écrit à René Char : «Ah ! ce voyage, René, si tu savais ! Quel mélange d’horreurs et de merveilles. De ciel étoilé sur nos têtes endormies. De Raphaël et de Vatican, de Sixtine et de tressautements de camionnette. Mais tout cela submergé par la très grande beauté d’Agrigente.» Le poète est un ami commun. Il a tissé avec Staël une grande amitié. C’est lui qui encourage le peintre à s’installer en Provence «auprès de la lumière, auprès du cassé-bleu». Lui aussi qui lui présente Ciska Grillet et surtout Jeanne, pour qui Staël éprouvera bientôt un amour éperdu.

 

Quelque chose d’intense, de cruel et de beau à la fois a donc lieu en Sicile, l’île de la fleur d’oranger et du fiel, des idylles et des élégies. A son retour, en octobre 1953, Staël s’isole pour travailler à Lagnes d’abord, puis dans le nouvel atelier du Castellet à Ménerbes (Vaucluse), la grande bâtisse qu’il acquiert. Dans cette «atroce paix», cette «solitude minable» c’est Agrigente qui revient comme une persistance rétinienne. «Je suis corps et âme devenu un fantôme qui peint des temples grecs», écrit-il à René Char.

 

Avec la série des «Paysages siciliens», la matière s’allège et la palette change. Les textures denses, empâtées, caractéristiques de son travail, disparaissent au profit de larges plages monochromes. Aplats de couleurs pures qui dans leur rapport même, violent, contre-intuitif, témoignent de l’intensité lumineuse de l’île et de sa force tellurique. Ciels rouge, noir, vert ou prune ; «la couleur claque, dure, juste, formidablement vibrante, simple, primaire» et donne une grande profondeur à ces toiles au souffle incomparable, presque volcanique. «Staël revient dans les toiles maîtresses de cette série même à l’implacable dépouillement, au vide obscur de la mer, à l’oppression atroce des ciels écarlates. La route cernée de noir, sa fuite à l’infini exprime un vertige que l’emploi fiévreux du pinceau accuse», commente Germain Viatte dans les Lettres.

 

Fureur paternelle

«On ne peint jamais ce qu’on voit ou croit voir, on peint à mille vibrations le coup reçu, à recevoir, semblable, différent», affirmait Staël en 1950. Coup de soleil et de foudre à la fois, le voyage de la fin de cet été 1953 est tout entier dans ces toiles réalisées en Provence dans la foulée. Aux paysages de la série sicilienne s’ajoutent en effet des nus : Femme assise et Figure, nu assis, figure accoudée… L’inconnue n’est autre que Jeanne, devenue son amante, qui se donne et se refuse en même temps, excluant de quitter son époux et ses enfants.

 

Au terme d’intenses mois de travail, Staël écrit à Paul Rosenberg : «Je vous donne là, avec ce que vous avez, de quoi faire la plus belle exposition que je n’aie jamais faite.» Sans que le peintre ne prenne la peine de s’y rendre, celle-ci s’ouvrira à New York en février 1954 et rencontrera un immense succès. L’année suivante, Staël choisira de quitter ce monde en sautant de la fenêtre de son atelier sur les remparts d’Antibes, face à la mer.

 

Dans son ouvrage Du trait à la couleur, Anne, sa fille, se souvient du voyage en Sicile et de la fureur de son père ne pouvant pénétrer sur le site archéologique de Sélinonte. Elle écrit : «Nous sommes descendus nous baigner. La mer, à la fin du jour était comme de l’air plombé. Je vis mon père partir à la nage dans le velours, l’huile et le plomb de la mer, et partir seul, très loin. La nuit fermait la mer. Pour moi, il n’y avait pas de retour possible, d’ailleurs il n’est pas revenu.»

 

 

Merci à Libé pour l'article...

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